Portrait d’activiste : Josée

Par Claude Samson

Bonjour Josée. Ce n’est pas la première fois que tu es interviewée et d’excellents articles ont déjà été écrits à ton sujet. Néanmoins, je souhaitais te rencontrer, considérant que ton expérience et ton parcours professionnels donnent accès à un univers dont non seulement les omnivores, mais également les végétariens ou même les véganes n’ont pas idée. Je soupçonne même les activistes de n’être pas conscients avec exactitude de ce dont il s’agit. Je vais donc rappeler brièvement quel a été ton parcours professionnel pour nos lecteurs et je me permettrai de citer quelques passages d’anciens articles qui me semblent importants pour introduire mes questions.

Tu as exercé en tant qu’inspectrice de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) durant 25 ans. Ton travail quotidien consistait à cibler les animaux qui présentaient des maladies ou des handicaps, du transport à l’abattage, à évaluer une à une les carcasses qui défilaient sur la chaîne en t’assurant que le bien-être animal soit respecté.

  • On va y revenir, mais je voudrais te demander tout d’abord de quel genre de famille tu es issue, quel rapport tu avais avec les animaux étant enfant ?
    Mon père était vétérinaire. On attire les animaux dans la famille. On recueillait toujours des animaux errants, des chats notamment, mais on nous apprenait qu’il y avait les animaux qu’on flatte et ceux qu’on mange.
  • Quel était ton rapport aux animaux de ferme ?
    À six ans, j’ai accompagné mon père dans un abattoir où il effectuait l’inspection avant et après l’abattage. Il avait un bureau dans l’abattoir. La porte de ce bureau était toute proche de là où les animaux étaient tués. Ça sentait fort… Tout était banalisé, tout était normal. Étant petite, je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait.
  • Je me suis demandé si ton végétarisme puis ton cheminement vers le véganisme avaient été entièrement déterminés par ton parcours professionnel ou non. Que peux-tu me dire là-dessus ?
    Oui, mon végétarisme vient tout d’abord de mon travail. Quand je suis entrée à l’Inspection en 1986, j’ai arrêté de manger du cochon, du mouton et du bœuf. Il restait la volaille, avec l’impression que ce n’était pas un « animal ». À l’époque, la viande blanche était valorisée par les médecins et on avait reçu l’idée par apprentissage que les poules étaient des animaux moins intelligents. C’est la même chose avec les crevettes dont on prétend qu’elles ne ressentent pas la douleur.
  • Et ton véganisme ?
    C’est arrivé plus tard, vers 2014. Certaines personnes m’ont inspirée, comme Annick Blais, qui était végétarienne et qui a écrit un article sur moi, ou Jean Gilbert qui m’a beaucoup informée et éclairée dans mes écrits et actions véganes. Je lui dois beaucoup. Certaines lectures y ont contribué également, comme No steak, le livre d’Aymeric Caron.
  • Peux-tu me décrire ton état d’esprit quand tu as commencé à exercer en tant qu’inspectrice ?
    En 1985, je faisais partie des trois femmes inspectrices au Québec. C’était un milieu très masculin à l’époque. Je suis devenue une excellente inspectrice. Je voyais tout. Je repérais toutes les maladies. C’était ma fierté de tout repérer. J’ai aussi fait de la formation et j’étais appréciée pour mes compétences. Il faut que tu voies tout. Ça prend de bons réflexes. À ce moment-là, tu ne penses pas « cruauté ».
  • On s’imagine très mal ce milieu de travail qu’est l’abattoir. Il a déjà été fait mention précédemment du « bruit » et de la « vitesse ». Peux-tu me décrire ça ?
    Les bouchons dans les oreilles sont obligatoires. On est au-dessus de 80 décibels. On entend les scies électriques, les sirènes, les sonneries pour les pauses. Les employés parlent fort, mais il faut apprendre à lire sur les lèvres. Les gens peuvent se raconter leur vie au milieu de tout ça, mais c’est vrai qu’aujourd’hui, ça doit parler de moins en moins, du fait de la vitesse justement.
  • Quelles sont les conséquences de cette vitesse sur les animaux ?
    J’ai l’exemple en tête d’un abattoir où l’on abat 227 poulets à la minute… À cette cadence, ils ne sont sûrement pas tous saignés correctement. J’ai parfois vu des poulets sortir vivants de l’ébouillanteuse. La vitesse et la fatigue entrainent une baisse de l’attention. Plus on va aller vite, plus on risque de laisser passer des choses.
  • Est-ce que les normes sont partout les mêmes ou bien est-ce différent d’un pays à l’autre ?
    Les normes ne sont pas toujours les mêmes. Par exemple, la Rectopamine, qui est un additif alimentaire permettant à la viande d’être plus maigre et plus protéinée, est interdite dans 150 états, dont les pays de l’Union européenne. Son usage est autorisé dans 27 pays, dont les États-Unis et le Canada. On donne de la Rectopamine aux porcs pour stimuler leur croissance. On vise le cinquième mois et non le sixième pour atteindre les 80 kilos.
  • « La chaîne doit continuer, elle doit tuer massivement, rapidement, sans perdre une minute. Une minute coûte trop cher. On ne peut pas arrêter la chaîne. Dans cette industrie, tout n’est que profit. L’argent avant l’empathie, l’argent avant l’humanité, l’argent avant le respect » disais-tu dans un précédent article. Est-ce que tu as vu des ouvriers se révolter ? Hésiter ?
    Je n’ai jamais vu les ouvriers hésiter à faire ce qu’ils avaient à faire. Le saigneur est capable de te parler tout en tranchant la gorge d’un cochon toutes les trois secondes. Il peut même parler en riant. Au poste de travail précédant le sien, la fille qui électrocute le cochon peut raconter sa soirée de la veille au bar. Le cochon représente juste de l’argent et c’est pour cette seule raison qu’il ne faut pas l’abimer. J’ai vu des pyramides de cochons « ratés ». Ils étaient empilés les uns sur les autres encore vivants. « On va les reprendre plus tard », nous disait-on. Personne ne nous écoutait. J’ai parfois vu des cochons encore bien vivants nager quelques « brasses » dans l’eau bouillante. Je reçois encore des lettres d’inspecteurs qui m’écrivent que ça se passe encore comme ça. Mais les gens ont peur. Ils ont peur des menaces. Ils ont peur de perdre leur emploi.
  • Je te cite : « On m’a injuriée, on m’a crié dessus, je n’étais qu’une faible qui préférait les porcs aux humains. L’intimidation… [est]… très présente dans ce genre d’endroit »… Et ailleurs : « J’ai vu des vétérinaires pleurer et se faire cracher au visage. » Tu veux en parler ?
    J’ai personnellement subi l’intimidation et du harcèlement sur mon lieu de travail ; de la suie dans mon casque, des doigts d’honneur, des paroles injurieuses… Même un couteau qui m’est passé au-dessus du nez. On était parfois deux à faire notre travail tandis que les autres ne le faisaient pas. Dès le début, j’ai vu des gens qui ne faisaient pas leur boulot. J’ai même vu des vétérinaires qui allaient jouer au golf sur leur temps de travail.
  • Les ouvriers se dopent-ils ? Prennent-ils des médicaments ?
    Une partie des employés consomme des substances qui les calment ou qui les réveillent. Certains prennent du pot au moment des pauses. De la coke, aussi.
  • À un moment tu dis : « J’ai fait tout ce que je pouvais pour diminuer les souffrances animales, contrôler ce qui était en mon pouvoir, entamer des poursuites judiciaires contre des producteurs et des transporteurs d’animaux », et plus loin : « J’ai réussi à faire changer de petites choses qui, en s’additionnant, ont fait une différence ». Qu’est-ce qu’on pouvait changer ?
    Un abattoir est un endroit de mort. Tu te dis que tu vas mettre en application les lois pour ne pas laisser la place à la pure barbarie. Je suis allée cinq fois en cour. Et j’ai gagné à chaque fois. Les inspecteurs m’encourageaient à y aller, pas les vétos… Et puis sur place, sur le lieu de travail, j’essayais d’être fine avec tout le monde pour préserver les animaux, négocier de petites choses. Par exemple, je suis parvenue à imposer des civières pour transporter des cochons qui ne pouvaient plus marcher.
  • J’ai pris note de quelques-unes de tes interventions citées dans un article précédent. Je vais en citer une pour permettre au lecteur de s’en faire une idée : « Un des cochons avait été mal saigné et bougeait encore. J’ai arrêté la chaîne, et un employé m’a crié en se frappant sur la poitrine : “Qu’est-ce que tu fais là ? Il finira de mourir dans l’eau bouillante !” J’ai envie de te demander quel genre de raison il faut pour arrêter la chaîne.
    Il faut une très bonne raison pour arrêter la chaîne…
  • Je cherche à comprendre : est-ce que c’est comparable à la responsabilité qu’on prend si on arrête le métro, par exemple ?
    Oui, les boss arrivent. Je l’ai arrêtée des centaines de fois en 25 ans… J’aurais pu être poursuivie pour ça.
  • À quel titre ?
    J’aurais pu être poursuivie pour avoir « ralenti les activités de l’abattoir ». C’est le vétérinaire qui a le pouvoir dans l’abattoir. Je pouvais arrêter la chaîne, mais il fallait ensuite qu’on appuie ma décision. « Écoute Josée, m’a dit un jour un vétérinaire, je ne pourrai pas te défendre longtemps comme ça ! » La chaîne, c’est sacré. On n’arrête pas la chaîne. Les employés vont être financièrement pénalisés si ça s’arrête. L’argent achète tout.
  • L’article de la Presse faisait état de « conditions de travail qui ont, selon (toi), mis en péril (ta) santé mentale ». Il y a aussi ce passage qui avait retenu mon attention : « Chaque matin on se rend au travail la peur au ventre, se demandant quelle scène traumatisante on va encore devoir supporter. J’ai vu des scènes tirées tout droit d’un film d’horreur. Je ne peux même pas tout te raconter tellement certaines choses ne se racontent même pas. Si mes yeux pouvaient te montrer le film de ce que j’ai vu durant toutes ces années tu te demanderais comment c’est possible que je ne sois pas hospitalisée aujourd’hui. »
    Je vais juste te demander s’il t’arrive encore de faire des cauchemars.

    Oui, il m’arrive de rêver de scènes de tuerie avec des animaux remplacés par des humains. Les humains qui sont condamnés à être tués y vont volontairement. Ça revient plusieurs fois dans l’année. Il y a un autre rêve qui revient très souvent, dans lequel il faut que j’aille à mon poste, mais je ne trouve pas mes bottes, mes outils, mes couteaux.
  • J’ai retenu un passage troublant que je souhaite faire connaitre au lecteur. Il disait ceci : « Il y avait ce porc, là, dans le coin, incapable de se déplacer parce qu’il avait deux pattes cassées. Il ne pouvait pas s’abreuver. Je suis allée vers lui, j’ai pris ma bouteille d’eau et je l’ai fait boire comme on ferait boire un petit enfant. Jamais je n’oublierai son regard. Ses yeux ressemblaient étrangement à des yeux humains et semblaient me dire ‘Pourquoi moi ? Pourquoi ça ? Mais surtout, pourquoi te soucies-tu de moi ?’ Il n’avait pas de nom, pas de voix, il n’avait que des yeux. Ça m’a suffi”.
    J’imagine que tu as de nombreux exemples similaires en mémoire…

    Oui. Je me souviens de ces petits porcelets qui sont venus vers moi, un jour. J’ai alors vu de petits enfants qui venaient vers moi, insouciants… Puis, je les ai vus morts, suspendus.
  • Est-ce que les cochons réagissaient différemment selon les personnes qui s’en occupaient ?
    Oui. Je me souviens avoir vu des cochons en confiance, dociles, avec un camionneur gentil qui arrivait à les faire descendre des camions sans cris. Les gens qui sont doux arrivent à faire ce qu’ils veulent des animaux.
  • Est-ce que tu peux parler de ton expérience professionnelle avec ta famille ou tes amis ?
    Je ne peux pas parler de ça avec mes proches. « Parle-nous pas d’ça ! Ça m’fait trop d’peine ! » me disent les membres de ma famille ou mes amis. Je me pose la question : « pourquoi vous n’êtes pas rendus là où je suis rendue ? » Ça fait comme si c’était moi la méchante, la personne cruelle, capable de parler de ça. « Je serais devenue folle, à ta place ! » me dit-on. « C’est normal que tu sois végane, tu as travaillé dans les abattoirs ! » Comme si moi, j’avais des excuses pour ne pas manger de viande.
  • Tu as dit : « Dans un milieu où l’on tue, et où tout le monde fait ses tâches, tout est ‘normal’. ‘C’est un monde parallèle’. ‘J’ai pas connu la guerre, mais j’ai connu les abattoirs.’ » Aurais-tu quelque chose à rajouter à ça ?
    L’abattoir, c’est un monde secret, une maison de la mort qui n’est là que pour répondre à des besoins économiques. Un monde de vitesse. Un monde de cachoteries et de mensonge. La vérité derrière le sachet de bacon, c’est un film d’horreur.
  • Est-ce que ton travail a entrainé un changement dans ta représentation de l’être humain ?
    J’ai une seconde nature de gentille parce que je l’ai trop pratiquée, mais mon travail a fait que j’aime moins les humains qu’avant…
  • Je te cite, une fois encore : « J’ai rencontré beaucoup d’humains insensibles. Ce genre d’individus se reconnait à des travailleurs qui trouvent plus important de ne pas salir son tablier que de regarder si l’animal a subi une mauvaise saignée. »
    Comment t’expliques-tu cette insensibilité ? Est-ce que tout le monde peut devenir insensible ou bien il y a des personnes différentes des autres ?

    Je pense que n’importe quel être humain peut en arriver à cette insensibilité… ‘Josée, on ne donne pas à boire à un cochon’, m’a dit un jour un vétérinaire d’une voix douce. Mais il y a des humains sans cœur, je le crois.
  • Et les véganes ?
    Je crois qu’ils ont l’amour des animaux. Mais il y a des gens qui ne sont pas équilibrés. Nous sommes l’exception, par conséquent, nous attirons des gens marginaux.
  • Je te cite : « Tout le monde devrait visiter un abattoir, les gens DOIVENT ouvrir les yeux ». Quel est ton point de vue sur les caméras ? Tu en as vu là où tu travaillais ?
    J’ai déjà vu des caméras dans des abattoirs, mais ni à la réception des animaux ni à l’abattage. Les caméras déjà existantes étaient là pour dissuader le vol, la détérioration du matériel, la brutalité entre employés, ou encore pour détecter un ralentissement, mais on m’a rapporté récemment que des caméras de surveillance sont installées dans les postes d’abattage d’au moins un abattoir. Ça risque de prendre de l’expansion, car les abattoirs ne veulent plus être pris en défaut, mais même si on installe une caméra à tous les postes d’abattage, les images ne seront probablement pas accessibles au public. Elles ne seront jamais diffusées. On ne verra jamais ce qui s’y passe. S’il n’y a pas de comités de surveillance, je ne vois pas ce que ça donne : un abattoir est un lieu fermé. Il y a une clôture tout autour. Une barrière à l’entrée comme à la douane. Il faut une carte électronique pour entrer dans un abattoir. Tout est filtré, il y a parfois une porte électrique : il faut sonner et donner son identité. Se pose également la question des petits abattoirs provinciaux, beaucoup moins surveillés que les abattoirs fédéraux, qui abattent cent animaux par semaine par exemple.
  • Quelles actions te semblent judicieuses dans ce cas ?
    Il va peut-être falloir effectuer des incursions dans les abattoirs pour filmer, comme le fait 269Life. C’est une stratégie possible. Il y en a d’autres. Je pense à Mike Socrate qui fait de la sensibilisation au véganisme par l’intermédiaire d’une émission de radio : « Radio Animale ». Une émission de radio ou de télévision serait une idée à creuser. Pour ma part, je veux que mes actions envers les animaux deviennent positives et pro actives. Je suis loin des abattoirs maintenant et plein de choses changent.
  • Tu disais dans un précédent article qu’il fallait « commencer par accorder des droits aux animaux. » Quel est le meilleur moyen pour y parvenir ? Sur quel argument ? Faut-il selon toi viser l’abolition de l’élevage ?
    Des lois abolitionnistes, je n’y crois pas pour demain, même si je me reconnais moi-même abolitionniste. En attendant, il faut qu’on améliore ce qui existe déjà, parce que qu’est-ce qu’on fait pour que ça s’arrête ? Comment fait-on pour abolir l’élevage ? Il faudrait arriver avec une alternative, proposer aux éleveurs qu’ils deviennent producteurs d’autre chose…
  • Et les vigiles, tu en penses quoi ?
    On ne peut plus se contenter des vigiles. Il faut faire du bruit quand on demande des lois. Il faut faire venir des journalistes. Les pétitions ne font pas de bruit. Faut-il passer des avis ou des annonces dans les journaux ? Écrire des lettres ouvertes s’adressant à des personnages publics, comme le ministre de l’Agriculture, le maire de Montréal, etc. ? Peut-être faudrait-il songer à fonder un parti animaliste…
  • Une dernière question, Josée. Comment trouves-tu ton équilibre, aujourd’hui ?
    Aujourd’hui, mon équilibre, je le trouve au milieu des plantes, des fleurs et des arbres.

 

  • Merci de ton accueil.
    Merci.

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