Portrait d'activiste : Tony

Par Claude Samson

Je me propose de faire connaître dans cette rubrique « Portraits d’activistes » des personnes engagées sur le terrain, connues ou non, en faisant apparaître leur parcours, les étapes de ce parcours, les influences qu’ils ou elles ont reçues, leur rapport à l’alimentation, aux animaux, les changements qu’ont apporté leur « conversion » au véganisme dans leurs relations sociales.

Je vous présente aujourd’hui le portrait de Tony.

  • Bonjour Tony. Merci de me recevoir chez toi. Je vois que tu as de quoi installer un écran. Tu peux m’expliquer à quoi ça sert.
    Je reçois des gens pour des projections concernant différents sujets. J’ai accueilli jusqu’à 18 personnes dans mon appartement. Il arrive souvent que le sujet du véganisme arrive dans la conversation, même si le film traite d’un autre sujet. Je ne sais pas comment ça arrive. Je ne suis pas forcément connu comme végane, même s’il est vrai que je préviens mes invités qu’ils ne peuvent pas apporter d’aliments carnés pour les manger chez moi !
  • As-tu projeté des films en rapport avec le véganisme ?
    Oui. J’ai projeté depuis 2015 quelques documentaires sur le sujet à des groupes véganes, parfois pour des évènements en particulier comme la journée pour la fin du spécisme de 2015 au parc Lafontaine. Il y a eu notamment « Live and let live », « What the health? », ou encore « Peaceable Kingdom: The Journey Home » à propos des fermes qui sont devenues des sanctuaires.
    L’intérêt de faire ça à domicile c’est qu’on n’a pas de limite de temps, qu’il n’y a rien à payer, et aussi que les gens trouvent ici un espace où ils peuvent parler de ce qu’ils vivent personnellement. Ils peuvent parler de leur famille, de leurs parents qui ne les supportent pas dans leur démarche. Chacun peut bénéficier des conseils des autres sur cette question.
  • Earthlings?
    Oui. J’ai déjà projeté Earthlings chez moi, et j’ai l’intention de le refaire, avec l’idée de prévenir les gens. Il me semble nécessaire d’assurer une présence durant la projection de ce film. Quand je montre Earthlings à des proches, je reste près d’eux. Ça peut être facile pour certains de penser que ces images montrent l’exception. Dans les médias, la maltraitance animale est toujours présentée comme une exception, et ça apparaît donc comme tel aux gens. Il est donc très important de leur expliquer que ce n’est pas le cas et aussi que les gouvernements protègent ces pratiques. Il est vrai que la narration est explicite sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une réalité exceptionnelle, mais les images sont si intenses qu’on perd parfois le fil de la voix off. J’ai vu le film cinq fois et je saisis de mieux en mieux les propos du narrateur… Il reste beaucoup de travail à faire : je connais des gens qui se disent « véganes », mais qui ne voient que l’aspect alimentaire de la chose.
  • Alors justement : est-ce que tu penses qu’il est moral d’utiliser l’argument de la santé pour amener les gens vers le véganisme ?
    Il y a la question dans l’absolu et il y a la question stratégique. Ce sont deux questions différentes. En fait, les gens deviennent véganes autant pour des raisons de santé que pour des raisons éthiques. C’est la réalité. Ce que je pense de ça est une autre question… La santé est un problème significatif : on ne peut pas l’ignorer d’un point de vue stratégique. « What the health? » est d’ailleurs le premier film que j’ai montré concernant les questions de santé.
  • Je sais que tu fais partie de l’équipe du Défi Cube. Peux-tu en parler ? Depuis quand tu y participes ?
    Depuis fin 2015. Au début, on filmait les gens en train de visionner le film (après leur avoir fait signer leur consentement) et on diffusait ces images sur Facebook pour exposer le projet. Pour ma part, je suis toujours hésitant à montrer ce genre d’images — les personnes filmées — au public. On leur expliquait que ce qu’ils allaient voir était possiblement perturbant.
  • Combien de personnes passent dans le cube ?
    On en a 40 à 50 par session. On est allés jusqu’à 90.
  • Quelles sont les réactions que tu as pu observer ?
    J’ai vu des gens profondément bouleversés. J’ai également vu des personnes souriant pour se distancer de leurs émotions et qui se tournaient vers leurs voisin(e)s pour y chercher des indices de la manière adéquate de réagir, comme s’ils cherchaient chez l’autre la confirmation d’un ressenti. Le sourire disparaissait à la vue de la réaction de leurs proches. C’est quelque chose de récurrent.
  • Est-ce que tu crois que les trois minutes de visionnement dans le cube ont un impact sur les personnes ?
    Certains ne vont rien changer dans leur vie et d’autres vont avoir de quoi réfléchir. Le film peut encourager un questionnement. Il fait apparaître l’exploitation et l’abus des animaux dans notre quotidien, mais on ne le voit pas dans les trois minutes. Les trois minutes provoquent un choc, mais n’apportent pas forcément la compréhension totale des images. Ce serait intéressant de faire un suivi avec quelques personnes avec leurs adresses courriel pour savoir comment ils vivent les choses ensuite. Cela pourrait signifier qu’on est là pour leur apporter notre soutien après coup.
  • Est-ce qu’il faudrait passer plus de temps avec les gens juste après le visionnement des trois minutes ?
    Oui. Si ça va trop vite entre deux questions, les gens n’ont pas le temps de réfléchir. Je suis en train de penser à Earthling Ed, Joey Carbstrong ou à Banana Warrior Princess. Ce sont des activistes de rue qui posent des questions aux gens, les amenant à s’interroger sur les différents traitements accordés aux animaux. Ils passent beaucoup de temps à dialoguer, de façon à faire apparaître la dissonance cognitive chez les personnes.
  • Est-ce que tu peux me parler de ton parcours vers le véganisme ? Quel a été le déclic ? Quelles ont été les étapes ?
    Je suis devenu végétarien en 1996. Je n’avais pas de problème de santé, mais je m’interrogeais sur le sujet. Je pensais à m’éviter des soucis sur ce plan. J’avais aussi en tête d’éviter tout superflu dans ma vie… Plus tard, je suis tombé sur un vidéo au sujet des vaches laitières : je n’ai plus voulu participer à ça. Ensuite, il a fallu du temps pour que je me mette à essayer de convaincre autrui.
  • Y a-t-il des lectures qui t’ont influencé à cette période ?
    « Diet for a new America », par exemple, de John Robbins. Le livre parlait de cruauté animale, mais je dois avouer que le sujet m’est passé au-dessus de la tête à l’époque. Mon intérêt était alors concentré sur les questions de santé. J’ai alors essayé un régime sans produits laitiers pendant un an, mais je n’ai observé aucune différence sur moi. J’y suis revenu… C’est en 2013 que je suis devenu végane. En 2014, mon questionnement concernait la façon de devenir un activiste.
  • Ensuite ?
    J’ai ensuite participé au Festival végane de 2014. J’y ai rencontré Marion et Marie-Claude de « KARA ». Peu après, je participais avec elles aux vigiles anti-fourrure… Puis, j’ai rencontré Jude : il était le contact à Montréal de « Direct Action Everywhere », utilisant leurs méthodes et leurs stratégies. C’était avant qu’il ne crée « Mouvement de libération animale ». On entrait dans les épiceries, les restaurants, les supermarchés comme Provigo, etc. La police était parfois appelée… Mais j’ai fini par me dire que ça n’était pas ma voie. J’étais plus porté vers les vigiles silencieuses de KARA… Je me suis dit un jour que ma forme d’activisme pourrait consister à montrer des films et à susciter des échanges là-dessus.
  • Est-ce que tu peux me parler de tes influences ? Des films par exemple ?
    Il y a beaucoup de choses. Je pense à « Angry Inuk » que tout activiste devrait voir, afin de réfléchir sur nos actions. Il y a aussi « Animal impact » qui donne de très bonnes pistes de réflexion sur l’activisme…Quand on s’engage dans l’activisme, on doit réfléchir aux différents impacts de nos actions. Il s’agit d’offrir des alternatives. Les campagnes anti-fourrure ont un impact sur la culture inuit, dont l’économie est en partie basée sur la chasse aux phoques. Contrairement aux industries, les autochtones n’ont aucun moyen de se défendre. C’est la même chose pour les éléphants utilisés en Inde pour le tourisme. Il faut réfléchir aux conséquences économiques sur les populations vulnérables. Quelles alternatives peut-on leur offrir ?
  • Est-ce que cela implique un changement en termes de stratégie, selon toi ?
    Oui. Notre message devrait inclure la recherche de solutions, le souci de la sécurité de l’emploi, par exemple. C’est un message d’alliance. On ne parle habituellement que du problème, pas des solutions. On renforce ainsi l’hostilité. Par exemple, dans le cas des calèches, il faut inclure la solution des calèches électriques dans notre message. Réfléchir à une offre de solutions, c’est à cela qu’il faut qu’on s’attèle.
  • Est-ce que tu as vécu avec des animaux domestiques dans ton enfance ?Un chat. Mais cela ne m’a pas permis de faire la connexion plus vite, même si cela permettait de percevoir la possibilité d’une relation avec d’autres animaux.
  • Est-ce que l’empathie à l’égard des animaux est comparable à l’empathie que l’on peut éprouver à l’égard des humains ?
    Oui. La question est celle de la souffrance. Les animaux peuvent même être plus sensibles. L’instinct de survie est probablement plus finement réglé que le nôtre, puisqu’ils doivent être capables de se protéger dans l’immédiat. Leur conscience de l’environnement est plus aigüe. Ils doivent réagir plus vite aux opportunités et aux dangers.
  • Le passage au véganisme a-t-il eu un effet sur tes relations sociales ?
    Je suis un solitaire. Ça n’a rien changé sur ce plan… Le fait d’être un activiste a pu avoir un impact sur mes relations familiales, comme lorsque je fais un commentaire sur ce qu’il y a dans leurs assiettes. Mais ça n’a pas changé nos relations.
  • As-tu des amis non véganes ?
    Oui.
  • Selon toi, faire valoir que l’humain est aussi un animal a-t-il un quelconque intérêt ?
    La question de savoir si nous sommes des animaux ou non est secondaire. La question est celle de la souffrance. Le fait de ne pas chercher à prouver l’égalité n’implique pas de légitimer le fait de les faire souffrir et de les mettre à mort. Pour moi, dire que nous sommes « égaux » n’est qu’un slogan. Les questions philosophiques et les questions de droit sont distinctes dans mon esprit de mon activisme visant à mettre fin à la souffrance animale. Le fait est que lorsque nous entrons en relation avec des animaux, ce n’est généralement pas à leur avantage.
  • Puisque nous sommes dans les comparaisons, j’ai envie de te demander si la notion d’esclavage est utile ou non dans le discours des activistes…
    L’analogie est valide, mais il y a des gens qui sont contre. Il faut lire « The Dreaded Comparison » de Marjorie Spiegel (1996) sur le sujet. En fait, on refait la même chose que ce qu’on faisait autrefois en termes d’analogie : on vient d’une Histoire où les Noirs ont été assimilés à des animaux. Le message que les Noirs reçoivent des Blancs, c’est : « ne t’inquiète pas d’être considéré comme un animal, nous sommes au même niveau que toi », c’est à dire en bas. Cela n’aide pas. Être assimilé à un animal va dans le sens du dénigrement et pas dans le sens de l’universalisation. C’est un danger potentiel… Je pense que c’est une comparaison à utiliser avec tact. Les injustices peuvent être combattues sans ces comparaisons qui induisent de la complexité ou de la confusion.
  • Quel est ton point de vue sur l’idée que toutes les luttes sont liées (idée d’intersectionnalité des luttes), qu’il faut lutter contre toutes les oppressions à la fois ? Cette intersectionnalité est-elle rassembleuse ou au contraire ne divise-t-elle pas les gens ?L’idée d’intersectionnalité peut être utile stratégiquement. Mais ça dépend des gens. Plus on introduit de strates dans la réflexion, plus on multiplie les occasions de désaccords. On pourrait en effet passer un temps infini sur les désaccords qui divisent les activistes plutôt que de se mettre d’accord sur la lutte contre la violence. Il me semble plus utile de se concentrer sur ce sur quoi nous sommes d’accord. Le risque de l’intersectionnalité, c’est le détournement, c’est-à-dire que d’autres problématiques sociales utilisent la cause animale pour défendre la leur.
  • Est-ce que tu perçois différentes tendances dans la mouvance végane ?
    Le véganisme est une sorte de « marketplace » où chacun a le droit de s’exprimer pour capter l’attention. C’est un marché où sont en compétition des idées et des pratiques. C’est aux gens de prouver qu’ils ont la meilleure idée, plutôt que de dire aux autres que la leur n’est pas la bonne. Pour ma part, je suis abolitionniste et je n’envisage pas de supporter ou de participer à une démarche welfariste. Ceci dit, je ne dirai pas pour autant qu’il n’y a pas de valeur dans l’approche welfariste. Il est de ma responsabilité de prouver que mon approche marche mieux. On est toujours dans une phase où toutes les stratégies sont concurrentes. Il se peut que l’une d’entre elles domine les autres à l’avenir. Il se peut que la demande de produits véganes change le système de l’offre et de la demande de produits d’origine animale. C’est aussi sur le terrain économique que des choses peuvent changer. C’est déjà le cas... Il est possible que la viande suive le chemin du tabac, lequel s’est marginalisé en devenant plus cher. Nous avons en effet un bon exemple dans la réglementation qui a été mise en place du commerce du tabac. Il y a eu des poursuites en justice, des amendes, etc. relatives aux conséquences sur la santé de la consommation de tabac et au silence de l’industrie sur le sujet. Ces conséquences sont aujourd’hui publiques, les paquets de tabac sont dans des tiroirs chez les dépanneurs, etc. Il s’agit de restreindre la publication des industries. On en a un autre exemple aux États-Unis en ce qui concerne les œufs : on ne peut plus dire qu’un œuf est sain pour la santé.
  • Est-ce qu’on peut revenir sur l’opposition welfarisme/abolitionnisme ? Par exemple, certains pensent que l’installation de caméras dans les abattoirs serait la première étape vers une diffusion large des images, favorisant ensuite une prise de conscience allant dans le sens d’une abolition future. D’autres pensent qu’il s’agit d’une mesure welfariste qui ne fera que rassurer les gens sur le respect des normes d’abattage, etc.
    Nous ne disposons d’aucune donnéecertaine quant à savoir si cette idée est bonne ou pas. Je ne peux pas faire de déclaration absolue là-dessus... D’un certain point de vue, les images CCTV ne disent rien par elles-mêmes : elles pourraient juste vouloir dire que les normes sont respectées. En plus, quel intérêt auraient les gens à regarder ces images, sachant que le contenu est déjà en ligne ? J’ai plus de questions que de réponses sur le sujet. En tout cas, je pense que chacun doit pouvoir exercer son activisme à la façon dont il le souhaite. Je ne m’oppose pas au welfarisme pour cette raison.

 

  • Quel est ton point de vue sur l’action directe comme le blocage des camions ou l’occupation des abattoirs ?
    L’action en elle-même est inutile si elle n’est pas relayée par les médias qui en font un évènement public. Ensuite, tout dépend de la façon dont les médias vont montrer les images. On peut toujours montrer les activistes comme des extrémistes dogmatiques, ce qui a pour effet de les rendre impopulaires… Shaun Monson et Joaquin Phoenix vont documenter les actions de Toronto Pig Save dans une série de films courts. Cela s’appelle « Save Movement ». Il va s’agir de montrer les véritables motivations des activistes, au-delà de l’aspect « sensationnel » généralement mis en avant par les médias, avec des images de perturbations et de confrontations avec les employés de l’industrie, les batailles légales entre les activistes et l’industrie, etc. Une plus grande attention sera ainsi portée aux histoires des animaux eux-mêmes, à leur parcours entre la naissance, l’élevage, le transport, et finalement leur mise à mort. Le réalisateur peut espérer gagner la sympathie du public de cette façon.
  • Quel est ton point de vue sur les campagnes ciblées ?
    Ça peut être utile stratégiquement pour introduire l’idée auprès des gens que l’exploitation animale est à combattre. Les campagnes anti-fourrure, facilement compréhensibles, peuvent être utilisées comme un moyen pour aborder la question plus large et plus complexe de l’exploitation animale.
  • Est-ce que tu penses que tous les moyens sont bons pour convaincre ?
    En marketing, il y a des règles. PETA les utilise. Le sexe et la surprise sont utilisés, par exemple. La science du marketing existe déjà : on peut l’utiliser ou pas. Ceci dit, on n’a pas le droit de mentir aux gens dans le but de sauver des vies animales. Par exemple, dire que les céréales destinées aux vaches auraient pu nourrir des vies humaines est partiellement inexact : en fait, elles ne sont pas toutes comestibles pour les humains… Il est difficile d’enseigner ce qu’est l’exploitation si on l’utilise soi-même, ou ce qu’est le mensonge si on l’utilise soi-même. Si on le fait, on dit qu’on est d’accord avec l’exploitation ou le mensonge. La question est de savoir dans quel monde on vit. « S’il vous plait, faites un effort pour éviter la torture des animaux », tel est mon message.
  • Qu’est-ce qui te semble essentiel en termes de stratégie ?
    Le plus important est la présence des médias. La première fois que j’ai vu Brigitte Bardot, elle apparaissait comme une personne dérangée, raciste, etc. C’est un changement significatif qui est apparu dans les cinq dernières années, avec le développement des médias sociaux. Auparavant, le véganisme était associé à la mouvance hippie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les messages circulent vite. Il y a plus de gens connectés qu’avant, et on assiste à la promotion croissante des produits véganes.
  • Merci de ton accueil, Tony. 

 

« L'opinion exprimée dans le cadre de cette chronique, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion, ni n'engage l’AVM. »


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